Les bustes emperruqués, les nymphes alanguies et les chevaux énervés des cours Marly et Puget du Louvre partagent depuis peu leurs quartiers avec les circonvolutions de bois et de bronze du sculpteur Tony Cragg. L’exposition regroupe 9 pièces récentes du créateur britannique, qui mène depuis ses débuts une recherche sur la valeur de la matière, qu’il transcrit bien souvent par un effet de rayonnement de l’intérieur même du matériau vers sa surface, dans des formes tour à tour liquides, stratifiées ou révélées en négatif.
Relayant un travail déjà présenté à Vienne, en résonance avec l’œuvre de Messerschmidt, le musée profite de la première rétrospective du grand portraitiste du XVIIème siècle pour inviter une des sculpteurs contemporains, qui délivre lui aussi de saisissantes figures humaines, de manière plus ou moins immédiate. Certaines de ses pièces révèlent, sous certains angles, des physionomies inattendues, tandis que d’autres témoignent de la vie interne du bois ou du bronze.
Pour Marie-Laure Bernadac, commissaire de l’exposition, l’œuvre de Cragg s’inscrit dans une véritable « extension du domaine de la figure ».
« Après avoir recomposé des figures avec des éléments de récupération, dans des travaux de compression, de rassemblement, son travail trouve aujourd’hui un accomplissement dans des formes plus elliptiques, dans des jeux de zig-zag, et cela dans une optique globale de pousser les possibilités de la matière. » commente-t-elle, avant de souligner le plaisir d’accueillir, sous la Pyramide de Pei, une œuvre qu’elle considère comme « un soleil rouge vibrant, tremblotant, vif. » Son Versus marquera d’un rouge luisant le point névralgique du musée pendant un an.
Entretien ARTINFO avec un des rares artistes à avoir investi cette place d’honneur.
Comment a évolué votre travail, du plastique jusqu’à des matériaux comme le bronze ou le bois ?
Dans le développement du travail d’artiste, il y a toujours deux histoires. L’une est liée à l’histoire de l’art, l’autre est personnelle, et elles se rejoignent. Quand j’ai commencé à réaliser des sculptures, à la fin des années soixante, j’étais étudiant, et je n’avais pas la possibilité de travailler le bronze et ce genre de matériaux. Nous vivions également une époque durant laquelle les artistes cherchaient des matériaux nouveaux, cela peut être considéré comme le résultat des recherches de Duchamp. Mais il y avait aussi cette tendance à faire de l’art avec des matériaux considérés comme provenant d’un non-art. A 20 ans, il était inévitable pour moi d’utiliser de tels matériaux. Ils étaient accessibles, et en accord avec les intérêts artistiques de cette période.
J’ai développé mon travail tout au long des années 70. Vers les années 80, j’ai fait beaucoup d’expositions installatives. J’allais quelque part, je trouvais le matériau, le thème, je travaillais à une mise en place, et je l’installais dans une galerie. Mais, de plus en plus, je me demandais : « que ferais-je avec tel ou tel élément, si j’avais un peu plus de temps ? ».
En 82, j’ai décidé d’arrêter cette course autour du monde, et ces installations qui suggéraient toujours des situations très contextuelles. Je voulais vraiment travailler dans un atelier, m’attacher plus à la forme. C’est une évolution qui s’est faite en 25 ans !
Avez-vous été influencé par l’Arte Povera ?
Quand j’étais étudiant, absolument. Pour moi, il s’agissait d’un travail fondamental. Je suis toujours un grand admirateur de l’Arte Povera. Je respecte cet art, dont le propos est en permanence relié à la nature.
Votre art n’appartient pourtant à aucun mouvement particulier…
Il y a probablement certaines connexions, aucun artiste ne sort du néant. Le minimalisme me passionnait tout autant que l’Arte Povera. Mais ces mouvements appartenaient à une génération un peu plus âgée que la mienne, et je n’y trouvais pas mes propres solutions plastiques. Lors de mes études, il y avait un énorme débat opposant les défenseurs de la forme esthétisée à ceux qui valorisaient le concept, le contenu. Mais pour moi la sculpture est bien plus intéressante que cette polarisation.
L’œuvre Manipulation est peut-être la plus complexe de l’exposition, de par sa structure, le détournement du bronze, qui ressemble presque à du caoutchouc, les caractères d’imprimerie qui la recouvrent…
La sculpture représente deux mains. Je considère la main humaine comme l’outil le plus avant-gardiste, le transformateur majeur de notre environnement, celui qui utilise le plus de matériaux. J’ai commencé par réaliser des dessins de ces mains, en essayant de modifier les doigts, les ongles, en outils, comme s’ils s’adaptaient à une fonction précise. Ensuite, j’ai modelé ces dessins en négatif.
Nos peaux, nos mains, sont des formes extérieures causées par ce qui existe à l’intérieur de notre corps. Je voulais réaliser cette sculpture de l’intérieur. J’ai donc modelé une pièce d’argile en négatif, mais je voulais aussi que la surface du travail ait une valeur. Cette surface intègre des lettres grecques et latines, des chiffres… Peu importe d’où viennent ces signes, ils ont tous une même cause, ils sont poussés depuis l’intérieur de la sculpture.
Avez-vous souhaité faire un lien entre vos sculptures et les pièces XVIIème des cours Marly et Puget ?
Mon problème n’est pas d’effectuer un lien. Les sculptures anciennes sont là, et nous travaillons d’après elles. Regardez ces statues : on peut voir des chevaux qui ruent, des personnages brandissant des armes, d’autres représentés dans des instants très dynamiques. Dans cet espace, j’ai voulu proposer mes derniers travaux, qui sont statiques, certes, mais très expressifs. Si je me tien assis, figé, et si j’avance légèrement en me figeant de nouveau (il change brusquement de position), vous êtes confronté à deux émotions, deux idées bien distinctes. Avec ces pièces, je voulais montrer que, sans copier de telles figures, on pouvait utiliser le même vocabulaire de l’expression.
Vos créations semblent décupler le mouvement...
Les statues des cours Marly et Puget ne sont pas simplement des éléments saisis dans une pose. Je suis passionné de sculpture. Et la sculpture, ce n’est pas quelque chose de figé, c’est quelque chose que l’on appréhende en trois dimensions, que l’on peut lire d’une manière kinesthétique. Cette lecture de la sculpture a été développée par toute la création des 50 dernières années. Je voulais montrer cela, ici.
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Tony Cragg, Figures out / Figures in
Du 28 janvier au 25 avril
Musée du Louvre, Paris 1er
(L'oeuvre Versus sera exposée jusqu'au 24 octobre 2011)
Commentaire (1)
Les oeuvres exposées de Tony Cragg soulignent la volonté de scruter les limites de l'expressivité de la matière par sa consistance et les déformations qu'elle peut offrir ainsi que par sa couleur et la nature de ses surfaces. Celà rappelle curieusement un maître de l'architecture moderne, Ludwig Mies Van der Rohe qui a tenu à composer acier et verre pour exprimer une architecture qui interpelle les limites de ce qu'un matériau peut donner pour un architecte créateur de formes. Il serait intéressant d'arriver à interpeller la matière et ses possibilités artistiques et architecturales dans un même projet. l'expression artistique ne serait plus alors une oeuvre distincte dans un bâtiment comme pour les édifices publics en Allemagne, mais une part indissociable d'une oeuvre architecturale et artistique en même temps.
A. DAHMEN, Architecte-nseignant, université de Blida (Algérie)
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